Questionnaire sur les violences sexuelles : donner la parole aux enfants ne suffit pas

Partager l'article :

En novembre, les élèves seront invités à répondre à un questionnaire sur les violences sexistes et sexuelles. Nous saluons la volonté de permettre à chaque enfant d’exprimer ce qu’il a vécu. Mais recueillir la parole d’un enfant est un acte de responsabilité. Encore faut-il être capable de les entendre, de les protéger et de les accompagner.

Donner la parole aux enfants ne suffit pas

L’Éducation nationale souhaite mettre en place un questionnaire destiné à recueillir la parole des mineurs scolarisés, de la grande section maternelle à la terminale.

Nous pouvons constater la volonté du ministère de faire en sorte que chaque enfant puisse disposer d’un moyen d’exprimer ce qu’il a vécu et, notamment, d’indiquer s’il a été victime de violences. Si nous saluons cette volonté, nous restons en alerte sur les moyens mis en œuvre.

Donner la parole aux enfants ne suffit pas : encore faut-il être capable de les protéger et de les accompagner.

Comment ces questionnaires seront-ils construits ? Les enfants seront-ils sensibilisés en amont ? Comment les plus jeunes pourront-ils exprimer ce qu’ils vivent ? Qui analysera les réponses et dans quels délais ? Quels professionnels seront mobilisés lorsqu’un enfant révélera une situation de violence ?

Une parole libérée doit faire l’objet d’une prise en charge dans les meilleurs délais par des professionnels spécifiquement formés.

La prévention doit précéder la parole

Avant même de demander à un enfant s’il a été victime, nous devons nous assurer qu’il a la capacité d’identifier les violences qu’il peut subir, de comprendre que certaines situations ne sont pas normales et de savoir qu’il existe des adultes et des professionnels vers lesquels il peut se tourner. La prévention doit être au cœur de cette politique.

Les programmes d’EVAR et d’EVARS constituent à ce titre des outils essentiels. Mais ils ne peuvent, à eux seuls, répondre à l’ensemble des enjeux de prévention et de protection. Ils doivent être pleinement complémentaires des actions menées par les associations spécialisées, présentes depuis de nombreuses années sur le terrain et disposant d’une expertise reconnue.

Or, aujourd’hui, cette prévention n’est pas garantie pour tous. D’après les données communiquées par le ministère de l’Éducation nationale, seuls 6 élèves de primaire sur 10 ont pu suivre les trois séances annuelles réglementaires du programme EVAR.

À cela s’ajoutent de fortes disparités entre les territoires. Le recours aux associations extérieures dépend des choix des académies. Certaines autorisent les établissements à faire appel à des intervenants extérieurs tandis que d’autres le refusent.

En un an, Colosse a réalisé 25 % d’interventions en moins en école primaire, soit près de 2 000 enfants de moins sensibilisés par notre association. Ce chiffre ne traduit pas une baisse de notre engagement. Il témoigne d’une réalité qui nous préoccupe : moins d’enfants bénéficient aujourd’hui d’un espace de sensibilisation et de dialogue avec des professionnels spécialisés.

Pourtant, les interventions menées par des professionnels formés permettent d’ouvrir un véritable espace d’échange avec les élèves, qui se sentent souvent plus en confiance pour poser leurs questions, exprimer leurs inquiétudes et, parfois, révéler des situations de violence.

L’année dernière, Colosse a réalisé plusieurs centaines d’interventions en école primaire, permettant de sensibiliser des milliers de mineurs et de libérer la parole de nombreux élèves. Cette expérience de terrain confirme combien ces interventions sont indispensables.

La prévention ne peut pas être uniquement théorique ou institutionnelle. Elle doit aller à la rencontre des enfants, leur donner des repères concrets et leur permettre d’identifier les personnes et les dispositifs susceptibles de les aider.

Recueillir la parole, c’est prendre une responsabilité

Recueillir la parole des enfants ne signifie pas simplement leur poser une question. Un questionnaire peut permettre de révéler des situations jusqu’alors inconnues. Mais que se passera-t-il après ?

Qui analysera les réponses ? Dans quels délais ? Quels professionnels seront mobilisés ? Quelles solutions seront proposées aux enfants victimes et à leur entourage ?

Comment garantir qu’une parole recueillie conduira à une véritable protection et à un accompagnement ?

Nous ne pouvons pas prendre le risque d’ouvrir la parole sans garantir un véritable parcours de protection et d’accompagnement. L’enjeu de ce questionnaire ne doit donc pas uniquement être de mesurer ou d’identifier le nombre de mineurs victimes. Il doit être de se donner réellement les moyens de les prendre en charge.

Force est de constater que les parcours proposés aux victimes restent trop souvent insuffisants. Les délais sont longs, les dispositifs difficiles à identifier et les réponses inégales selon les territoires.

Entre le moment où un enfant parle et celui où il bénéficie d’une véritable prise en charge, le chemin peut encore être beaucoup trop long et beaucoup trop complexe.

Le parcours des victimes, mais également celui des victimes collatérales, reste trop souvent un véritable parcours d’obstacles. Il demande une énergie considérable à des personnes qui sont déjà confrontées à la souffrance, au traumatisme, au désarroi et parfois à un profond sentiment d’abandon.

Ce ne doit pas être aux victimes de se battre pour accéder à une protection et à un accompagnement. C’est à nous, collectivement, de nous organiser pour que la réponse soit accessible, rapide et adaptée.

Une réponse collective et coordonnée

Nous devons sortir d’une logique dans laquelle les acteurs interviennent chacun de leur côté. La protection des enfants exige une coopération réelle et opérationnelle entre l’Éducation nationale, les associations spécialisées, les services de protection de l’enfance, les professionnels de santé, la justice et l’ensemble des institutions concernées. La prévention, le repérage et le recueil de la parole ne peuvent être dissociés de la protection et de l’accompagnement.

Prévenir. Repérer. Recueillir. Protéger. Accompagner.
Aucune de ces étapes ne peut être négligée.

La mise en place de ce questionnaire peut constituer une avancée majeure. Mais elle ne le sera véritablement que si elle s’inscrit dans une ambition beaucoup plus large : celle de faire de la protection des enfants une priorité concrète, dotée de moyens, de professionnels formés et d’une organisation capable de répondre immédiatement lorsqu’un enfant demande de l’aide.

Si nous demandons aux enfants de parler, donnons-nous les moyens de les protéger

La question qui doit aujourd’hui nous être posée est simple : sommes-nous réellement en capacité de répondre à ce que les enfants vont nous dire ?
Si nous encourageons les mineurs à parler, alors nous avons l’obligation de leur apporter une réponse. Si nous leur demandons de nous faire confiance, alors nous devons être dignes de cette confiance.

Nous ne pouvons plus nous satisfaire de donner aux enfants la possibilité de parler si nous ne sommes pas collectivement en capacité de leur garantir qu’après avoir parlé, ils ne resteront pas seuls.

Ces actualités peuvent vous intéresser